Sous le clavier, la page

ruz-couverture-extrait.1248244648.jpgTrop bien écrit ce texte, et comment il est pas beau ce livre. Vraiment classe ! P’tain, sûr que cet auteur i’ kiffe les livres et les idées ivres d’avoir si longtemps tourné dans sa tête… Bon, je ne vais pas faire le malin plus longtemps, mais après cette lecture on a envie d’écrire autrement. Reprenons : un bel objet pour une belle histoire. Mais si, mais si. Variation de l’écriture et des écritures. Une œuvre faite main, conçue, réalisée et distribuée par son auteur. Une œuvre dans laquelle Léon et Lila mêlent leurs voix à celle de Julien pour labourer le terrain vague des éternelles incertitudes. Mais avec quelle fraîcheur ! celle de la colère, de l’amertume, de l’impatience, du rêve, du désir, du plaisir et de son contraire. Incertitudes éternelles et pourtant toujours nouvelles, renaissantes à chaque naissance. Comment faire autrement ? l’expérience des autres n’est d’aucun secours pour le bien vivre. Alors on crie, on pleure et on s’interroge chacun comme la première fois, comme le premier jour. Refaire le monde, défaire la vie, faire sa vie. Livre à contre-pied, à contretemps, à contre-lecture, contre tous les automnes, les printemps aussi. Un livre douloureux et tendre comme Léon et Lila, comme Lila et Léon. Et la solitude de Julien qui affleure ici et là.

Julien, tapuscripteur, arpente le clavier de son ordinateur, explore son traitement de texte, joue sur les caractères, les marges et les mises en forme. Julien le sait, sous le clavier, la page à laquelle l’ordinateur trop souvent fait écran, la matière dont sortira le livre et pas seulement le texte. Julien éditeur publisheur comme aux temps anciens. Mais d’abord, Julien écrivain qui emprunte les habits d’un vieillard à qui il fait jouer le double rôle de personnage principal et de prête-nom. Un vieillard parce que l’avantage de la vieillesse est d’être « seul au monde, au bout de la vie », et à cette dernière extrémité le vieillard n’a plus peur de rien, il a « avalé la mort ». Idée peu commune rattrapée un peu plus loin par les réalités têtues, parce que décidément « Non, vraiment non. Cela n’a rien d’avantageux d’être vieux ! » ; et le personnage de protester : « Je suis seul, extrêmement seul » / « Bien sûr, on sait que c’est la vie, qu’il faut bien partir un jour, mais quoi ? c’est inacceptable ! »  Le vieux, c’est Léon. Léon qui ne se laisse pas faire. Et sous Léon perce Julien l’impatient, révolté par « [les élites] si grasses, si confortablement installées » , face aux masses « unies par le ressentiment ». Unies ? Pas si sûr, elle est bien fragile « [l’union] dans le mal individuel, physique ou mental ». Julien dépité mais plein d’espoir parce qu’il écrit encore… mais sans illusion : « aucune projection d’avenir dans le fait de cracher sa bile. Juste un besoin de soulagement »

 ruz-couverture.1248244754.jpgAu milieu des reproches et des protestations, des grandes souffrances et des petites joies, des pages délicates brossent des instants vécus et imaginés des vies de Léon et Lila, la télé, la vaisselle, le bain, une fusion douce et amande amère. « Elle se redresse, s’assied. Se lève, regarde le savon qu’elle a gardé à la main et pose la télécommande. Lilon ! » Pour Léon et Lila, comme pour Julien, ce temps de l’écriture est un temps suspendu qui vous élève, « un temps où [on] reprend possession du temps car il n’existe plus. / Vraie sensation bizarre d’exister réellement, pour quelque chose, d’être soi, en dehors de tout contexte et de toute personne. »  Julien écrit comme on tendrait la main, lui qui découvre combien dans la main d’une femme le contact est doux, magique. Mais n’est-ce pas aussi le cas d’une main dans la main d’un enfant, d’une main dans la main d’un vieillard. Julien, « vingt huit ans et deux livres », qui se demande « quel est cet endroit où je vous écris, où vous me lisez et, peut être, où il nous semble partager ? », mais qui en est certain : « Votre main est dans la mienne ».

Après la lecture de : Julien Cassel, « rurz, rurz, rurz », Les éditions de la Fourmilière 2008 (citations tirées des pages (32, 49, 43, 45, 59, 99, 86, 137)
Illustrations : (1) détail de la couverture, (2) couverture de l’ouvrage — illustration Laëtitia Cassel



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