Si nous osions, juste une caresse

Marbre de Savoie et de Carrare, pierre de Hauteville et de Saint Martin de Belleroche. De Belleroche… des formes délicates et vigoureuses, réceptacles d’une énergie colossale pelotonnée, en attente, comme endormie sous l’effet de la caresse hypnotique du sculpteur. Pierrestiger dompteur prométhéen donne à la matière une leçon de sagesse, retenir la force pour imposer la puissance. Le premier sentiment en découvrant ces sculptures est qu’elles sont une interprétation de la nature ; de beaux galets polissés, juste assez gros pour faire œuvres et assez petits pour échapper à l’aliénation monumentale. Nous nous approchons et rêvons la caresse, regardeurs sages, des yeux seulement. Commensurables à la main, les formes suivent un élan naturel, façonnées par le temps, l’érosion, le cheminement dans le cours de quelque torrent, le roulement de quelque océan. Le sculpteur extrait les signes de la gangue, reconstitue les géométries dans le chaos des fractures et des surfaces, nous fait partager ses perceptions et intuitions en les soulignant, les mettant en scène pour le regardeur. Eh, bien non…

erreur… l’œuvre de Pierrestiger est toute autre. Ces marbres, ces pierres sur lesquelles notre regard glisse avec une familiarité émue et étonnée, sont les produits d’une vision intérieure. La nature n’en a pas tracé l’esquisse. Elle n’a pas guidé la main. Au contraire. Elle s’est présentée au sculpteur comme une page blanche, dans le simple appareil d’un parallélépipède lisse et indifférent, possibilité extraite de la carrière par l’homme industrieux. L’artiste, lui, s’est préparé à cette rencontre en tirant de l’argile dans un geste millénaire la manifestation tangible de son inspiration, de sa poésie, de son intelligence de l’espace. Disqueuse, ciseau, ponceuse, papier de verre, les instruments joués selon les règles de l’art arrachent au volume premier la Forme que la terre modelée annonçait.

Un film, discrètement projeté dans un recoin de l’exposition organisée au Belvédère de Saint Martin d’Uriage, nous révèle ce secret dont on ne trouve aucun indice dans les sculptures elles-mêmes. Quoiqu’un regard attentif et curieux pourrait interroger le contraste entre la douceur des surfaces et la dureté des arêtes qui les bordent. Pierrestiger veut viriles ces courbes. Elles le sont par la façon dont elles sont affûtées, aiguisées, se dématérialisant presque aux confins des surfaces. Il n’y a pas de passage continu d’une face à l’autre, mais la rupture d’une ligne qui signifie le basculement, qui ne raccorde pas mais délimite. La sensation cependant, stimulée par ce que l’œil lui rapporte, fait naître un sentiment de continuité, d’harmonie, exactement comme en musique lorsque dans une exécution rigoureuse chaque note existe en elle-même et que, pourtant, l’ensemble s’offre comme un moment unique, dense, cohérent, insécable. Si nous osions une caresse, pour vérifier. Une caresse seulement…

Charles Payan/Robert Pierrestiger, Sans titre, 2008
Projection vidéo (10:00 en boucle) sur une sculpture de Robert Pierrestiger (Courtoisie de l’artiste)

fleur-dacier.1243456392.jpgUn peu à l’écart et pourtant immanquable, une fleur d’acier nous dit la possibilité de la violence, peut-être ce que l’on trouverait au cœur de ces pierres et marbres en sommeil. Agressive, menaçante. Un « sans titre » à part. Éclat qui trouble, inquiète. Œuvre singulière, elle tempère la séduction du beau alors que nous quittons l’exposition.

L’exposition Surfaces sensibles se poursuit jusqu’au 31 mai 2009

L’exposition Surfaces sensibles au centre culturel Le Belvédère réunit des oeuvres de Robert Pierrestiger, Alain Danérol et Cécile Beaupère. Un autre billet à propos des deux premiers peut-être lu [ici].
Illustration :  Sans titre, 2008, création vidéo de Charles Payan sur une sculpture de Robert Pierrestiger (Courtoisie de l’artiste)



Catégories :art contemporain, choses d'ici, regardeur

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2 réponses

  1. Le galet reste malgré tout très présent dans le travail de Robert Pierrestiger : la même liberté dans l’espace. Ses « cailloux », comme il les appelle parfois, peuvent se mettre dans n’importe quelle position, se tourner, se retourner. Et se prendre mentalement dans la main.

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  2. On retrouvera les œuvres de Robert Pierrestiger lors de l’exposition organisée dans le cadre du Festival d’Art Contemporain 2009 à la mairie de La Côte-Saint-André (38), du 17 août au 6 septembre 2009.

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