Entre le ciel et l’eau, un horizon en trompe-l’œil

complex_zeta.1241181170.jpg Le mythe du calculateur prodige, autodidacte génial et pauvre, grandi dans un milieu dépourvu d’accès aux mathématiques savantes, a un pouvoir d’émerveillement jamais démenti. Ainsi en va-t-il de Ramanujan, « the most romantic figure in the recent history of math »  selon des propos attribués au mathématicien britannique Hardy. A cela ajoutons la séduction d’un domaine dans lequel on peut soulever des problèmes intelligibles mais dont les solutions techniques restent hors de portée du commun des mortels : répartition des nombres premiers parmi les nombres entiers, zéros de la fonction zêta… Tous les ingrédients sont réunis pour  une biographie passionnante du célèbre mathématicien indien. Ce projet a séduit David Leavitt, il en est résulté un gros volume : « The Indian Clerk ». Ce livre m’est parvenu au hasard des cadeaux qui entretiennent l’amitié. Jai donc lu, et là… surprise ! En fait, il s’agit moins d’une nouvelle biographie de Ramanujan  et de mathématiques, que du récit d’une tranche de vie de Hardy et de quelques esquisses de ce que put être la société des grands hommes dans le Cambridge du tournant de la première guerre mondiale.  On comprend par ailleurs rapidement que l’on n’a pas affaire à un ouvrage académique, mais plutôt à une fiction sur fond d’Histoire. David Leavitt prévient d’ailleurs ses lecteurs : il ne fait pas oeuvre d’historien mais de romancier. Je parlerai donc dans la suite de R et H pour ne pas confondre les personnages du roman avec les figures emblématiques de l’Histoire des mathématiques que sont Srinivâsa Aiyangâr Râmânujan et Godfrey Harold Hardy.

Passionné par les nombres et leurs propriétés, notamment les nombres premiers,  anxieux de rejoindre le cercle des mathématiciens, R parvient à contacter H qui, après de sérieuses hésitations, le fait venir à Cambridge. Les deux hommes ont des personnalités aussi étrangères l’une à l’autre qu’il soit possible. En ce début du XX° siècle, leurs cultures et l’idéologie coloniale tracent entre eux une frontière indépassable. Leurs rapports aux mathématiques accentuent encore la fracture. Alors que le premier puise dans une intuition nourrie par les visites nocturnes de la déesse Namagiri et une capacité de calcul prodigieuse, le second n’en tient que pour la rigueur de l’écriture mathématique, seule garante  de la vérité. Un fil très fin mais solide les attache cependant l’un à l’autre  : le défi que les nombres premiers lancent à l’intelligence depuis toujours et une passion commune pour les mathématiques. Le récit, scandé par des moments comiques, pathétiques, affligeants ou réjouissants,  est construit de telle façon que R et H apparaissent se côtoyer plus que se rencontrer, au point que finalement le mathématicien indien ne soit qu’un élément permanent du décors dans lequel déambule un H pacifiste suspect quant à ses motivations, homosexuel louvoyant, élitiste assurément. L’attachement de H à R a pour mobile son excellence mathématique et la promesse de résultats exceptionnels. L’élan de R n’a d’autre source que la recherche candide et insatisfiable de reconnaissance. Les deux personnages de ce roman ne semblent pas se rapprocher autrement. Quant aux mathématiques, elles ne sont qu’un horizon irrésolu, formé par quelques formules en trompe l’œil. Cette ligne qui parait commune est en fait une ligne de séparation. R et H sont enfermés dans leurs territoires culturels, prisonniers de leurs démons. Leur proximité est une illusion. Infiniment proches, infiniment étrangers. Comme le ciel et l’eau, leur rencontre est impossible.

indian-clerk.1240851099.jpgLa perplexité l’emporte au terme de la lecture. Le sentiment dominant est celui de rester à la surface d’une grande histoire, de se promener parmi des faits divers sans jamais franchir la frontière des apparences. On le regrette surtout pour le mathématicien prodige dont l’avatar romanesque épaissit le mystère en fuyant le dîner qu’il a lui-même organisé ; il disparait du même coup d’une grande partie du livre où il ne reviendra que pour mourir. David Leavitt confie qu’il voulait réincarner Ramanujan dans un personnage qui aurait pour le lecteur la même présence que celle qu’il avait pour les hommes et les femmes de son temps, lorsqu’il est arrivé à Cambridge : « an enigma, an emissary from a mysterious and alien world. » L’objectif est atteint, mais au prix d’une assez grande frustration pour le lecteur. Finalement, R devient une ombre, un indian clerk qui a le mauvais goût de tomber malade et de s’évanouir alors qu’il y a tant de belles mathématiques qui n’attendent que lui pour livrer leurs secrets. H n’en revient pas…

Après la lecture de : David Leavitt, The Indian ClerkBloomsbury Publishing PLC 2007 (citations tirées de la page 4 et d’un interview de l’auteur publié sur le site The Elegant Variation).
Pour en savoir plus sur les nombres premiers, l’hypothèse de Riemann, et la fonction Zêta on peut consulter l’encyclopédie Wikipedia dont les articles mathématiques sont de bonne qualité. Voir aussi, sur ce même site, les notices biographiques de Ramanujan et Hardy.
Illustrations : (1) image de la fonction zêta de Riemann ζ(s) dans le plan complexe, d’après la création de Jan Homann (2007) pour l’article « Fonction zêta de Riemann » de l’encyclopédie Wikipedia.



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1 réponse

  1. Le livre de David Leavitt est maintenant disponible en français aux éditions Denoël sous le titre « Le Comptable indien » dans une traduction de Johan-Frédérik Hel Guedj.

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