Qu’en pense l’ange de Dürer ? (2)

Il fut une époque, au milieu du siècle dernier, où des chercheurs se revendiquaient travailleurs parmi les travailleurs. Hommes et femmes d’un métier, la recherche scientifique, qui a ses lois et ses modes propres de reconnaissance et de reconnaissance du travail bien fait. Quel travail au juste ? La production de connaissances. Un ouvrage délicat et ambitieux dont l’enjeu n’est rien moins que celui de la vérité. Enfin… au moins celui de la validité d’affirmations avancées dans le système contraint d’un langage et d’une théorie (le langage est ici d’abord un instrument de travail, avant d’être un moyen de communication). Cette ambition a quelque peu été oubliée, il est resté le seul terme de « chercheur », le plus souvent associé à celui d’enseignant. Elle manifestait un désir de normalisation dans l’univers du travail, d’intégration dans la société. L’avènement de la société de la connaissance a pu laisser espérer que ce désir se réaliserait. Par nature, une telle société n’intègrerait plus les chercheurs, le problème ne se poserait plus, la rupture millénaire entre le savant et le vulgaire serait enfin comblée. Citoyens parmi les citoyens, les chercheurs seraient comme les autres, avec les autres, partenaires d’un projet global dans le village global. Souvenez-vous du vieux slogan : tous chercheurs !

Mais attention, une révolution peut en cacher une autre, et la société de la connaissance celle de l’économie de la connaissance. Une économie… il y aurait des riches et des pauvres, une offre et une demande, de l’inflation et de la déflation. La connaissance, me dit-on, n’a jamais changé aussi vite. Les cours fluctueraient. On spéculerait. Cette économie se porterait comme d’autres selon les capacités de productivité et l’efficacité de son secteur de production. Divers systèmes de poids et mesure d’impact et d’utilité s’imposeraient ou s’affronteraient dans la recherche de moyens sûrs et robustes de quantification des échanges. La connaissance deviendrait un bien monnayable ! Elle aurait enfin ses entrepreneurs et ses travailleurs, ses financiers et capiteux risqueurs, ses consommateurs, ses possesseurs, ses propriétaires intellectuels et ses rentiers, mais aussi — il faut rester réaliste — ses spoliés et ses faillitaires.

melencolia_i-detail.1236325514.jpg Quelle misère me murmure l’ange gardien de la bonne science. Quelle misère si un tel cauchemar devenait réalité. Comment oublier que la connaissance ne peut entrer dans des contraintes de production industrielle, comme un produit ou un service. Et pourquoi donc ? mon bon ange. La raison est toute simple, la complexité de la construction d’une connaissance ne peut être anticipée, les procédures à mettre en œuvre sont imprédictibles, la distance à laquelle la tient notre ignorance est insondable. Et puis, souvenez-vous, les échecs sont plus nombreux que les succès et pourtant ils les préparent et ont une place légitime dans la recherche. Et encore, on ne peut fixer arbitrairement un point d’arrêt à la construction d’une connaissance, on peut se satisfaire d’un aboutissement approximatif, même avec une très bonne approximation. Avez-vous oublié que la connaissance est ou n’est pas,  qu’elle n’est jamais à peu près, et que lorsque l’on décide qu’elle est, il faut toujours s’attendre à ce qu’elle ne soit plus. Preuves et réfutations sont les deux temps du moteur scientifique.

Oui, mais, ces indicateurs…

Revenons à un moment de l’histoire, celui de l’ultimatum qui parfois fait sourire et souvent est pris comme une fatalité : publish or perish ! Beaucoup se sont soumis et ont publié, communiqué, beaucoup, beaucoup trop. Et comme il n’est pas facile de créer de nouvelles connaissances on s’est beaucoup répété. Les conférences, les colloques, les revues et les livres sont devenus si nombreux qu’il est difficile de savoir ce que l’on sait ou déclare savoir. Les indicateurs d’impact, ces instruments qui prétendent mesurer la façon dont un texte publié est cité, c’est-à-dire utilisé, s’imposent comme une façon de mettre de l’ordre. Illusion. Cette approche ne sera que provisoirement efficace, les stratégies pour la contourner et faire croître son propre indicateur se développeront sans aucun doute. Une autre voie, à l’heure de Wikipedia, serait de disposer d’une référence partagée et évaluée, en quelque sorte certifiée comme on sait le faire depuis que la science existe. Un lieu où se trouverait répertorié ce que l’on sait. Toute communication devrait prendre position en montrant qu’elle complète, révise, réfute, étaie, fait progresser, explique ce qui est déjà là, ou mieux encore permet d’ouvrir de nouveaux espaces de savoir. Une encyclopédie des savoirs, pas un recueil d’opinions. Certes, un projet pas tout neuf, mais que les technologies de l’internet permettraient de porter à un niveau de réalisation jamais atteint — et l’on sait déjà qu’on peut le faire…

Illustration : détail de La Melencolia, Albrecht Dürer, 1514 (source Wikipédia)

Le premier billet se trouve ici.



Catégories :idées

1 réponse

  1. Sur la question des indicateurs pour l’évaluation de la recherche scientifique, Yves Gingras a publié récemment un texte accessible et bien argumenté. Le document est disponible en ligne.

    Yves Gingras, La fièvre de l’évaluation de la recherche. Du mauvais usage des faux indicateurs. Rapport de recherche 2008-05. Montréal : CIRST, Université du Québec à Montréal.

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