Qu’en pense l’ange de Dürer ? (1)

melencolia_i.1236290686.jpg Il y a deux ans, à la galerie Guggenheim de Bilbao, je découvrais les gravures originales de Dürer. Œuvres admirables. Fraicheur des impressions, qualité du trait, état de conservation et force des images étaient étonnants. Si ce n’étaient les sujets traités, à n’en pas douter ces gravures venaient de sortir de la presse. Sans la protection vitrée peut être même aurait-on senti l’odeur de l’encre. L’une de ces gravures m’est revenue à l’esprit ces jours-ci en pensant à l’actualité : Melencolia. La scénographie de cette image est à la fois chargée, complexe, voire confuse. Pourtant, le regard ne se perd pas. Il est attiré par le point singulier de l’œil gauche du grand ange, un œil un peu sévère dont on décode difficilement la pensée qui l’anime. Œil d’un regard tendu, interrogeant peut être ce mot au loin qui donne à la gravure son titre. Melencolia. La mélancolie. Pas la mélancolie de l’ange, mais autre chose. Une mélancolie promise ou menaçante, voisine d’un jet de lumière peut être, lui aussi, promis ou menaçant. Cette œuvre a été l’objet d’analyses savantes parmi lesquelles nous pouvons chercher les clés possibles d’une lecture. Pour ce billet, c’est à la lumière de l’actualité que je reviens sur cette image dont les points d’ancrage sont un regard, un mot et un paysage symbolique.

melencolia_i-detail.1236325514.jpgLa mélancolie, pour la plupart d’entre nous, évoque la tristesse. Pour les spécialistes, elle renvoie à une dépression mortifère. L’ange, cependant, ne parait souffrir d’aucune de ces affections. Sa joue appuyée sur son poing suggère plutôt le dépit. Un dépit, pas encore un découragement. La main tient un stylet. L’ange est au travail. Ce pourrait être l’illustration de la situation des chercheurs, aujourd’hui dans la rue, dont la protestation est mue autant par la colère que par l’indignation. L’indignation, pas encore le dépit, ni le découragement, ni la mélancolie. Le monde de la recherche scientifique et universitaire réagit moins à l’idée de réformes, quoi qu’il y ait beaucoup à débattre sur ce qu’elles pourraient être, qu’au climat délétère qui les accompagne et son cortège d’interpellations brutales et méprisantes.

La science, le constat est général, perd de sa capacité de séduction auprès des jeunes générations, le monde économique s’agace de la lenteur des transferts de résultats exploitables, l’opinion publique soupçonne le scientifique de s’enfermer, de s’isoler et de pratiquer des jargons et des rites aux seules fins de maintenir un régime d’exception. Nous vivons une crise ; une crise au sein du couple science et société. Elle me parait relever d’un phénomène plus général qu’analyse Régis Debray dans un essai sur la démocratie à l’heure de la communication : « En haut comme en bas de l’échelle, la décontraction dérive en désinvolture ; l’élaboré passe pour alambiqué, le digne pour hautain, le poli pour maniéré.  D’où vient une sorte d’égocentrisme incurieux d’autrui et de tout ce qui dépasse et dérange. C’est la petite monnaie d’une fatigue intellectuelle« . A cette énumération, j’ajouterais volontiers que le scientifique passe pour de la cuistrerie. La fatigue intellectuelle se complique de ce que Régis Debray appelle le refus de « la coupure scénique » — et c’est bien comme une mise en scène qu’est vécu l’appareil de discours, de références, de précautions qui accompagne la livraison d’une connaissance nouvelle ou les réponses aux questions. Las, du scientifique qui ne se mettrait plus en scène, que l’on priverait de son rôle, du langage et des instruments qu’il a forgés pour mieux saisir le monde, il ne resterait plus rien. Rien d’intelligible alors que l’on voudrait tout entendre, rien que du malentendu alors que l’on veut tout comprendre.

Mais qu’en pense l’ange de Dürer ?

Après la lecture de Régis Debray, L’obscénité démocratique, Flammarion 2007 (citations tirées des pages 44 et 32) et la visite, en août 2007, de l’exposition Dürer à la Galerie Guggenheim de Bilbao
Illustration : La Melencolia, Albrecht Dürer, 1514 (source Wikipédia)

Un second billet se trouve ici.



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