S. Louis, plasticienne candide

seraphine-affiche-maillol.1234595757.jpg Averti par la rumeur et quelques critiques rapidement lues, le regardeur entre dans les salles de l’exposition consacrée à Séraphine de Senlis au musée Maillol en se préparant à voir des bouquets fantastiques, naïfs et modernes, fous et  colorés. Il découvre 17 grandes toiles, un ensemble assez homogène produit dans les années 20, couvertes de feuilles, fruits, fleurs et plumes en des compositions aux allures de bouquets, au premier regard, mais qui sont plutôt des organisations d’éléments abstraits dont les végétaux fournissent une matérialisation anecdotique. Ainsi les vases se dissolvent-ils dans une manière de reflet, élément d’un décor par ailleurs absent, concession obligée au réel. Fleurs et fruits sont des mots, leur assemblage à la surface de la toile est un texte. Les exemples les plus explicites sont ceux de « L’arbre du paradis » (1929) ou de « L’arbre de la vie » (1928). Ce dernier distingue trois périodes ; une tranche de vie prise entre ciel et terre, entre aube et crépuscule. Au bas du tableau les racines puis le tronc disparu parmi les feuilles qui s’échappent vers le haut de la toile puis se transforment en étoiles. Mais la vision peut être renversée, un mouvement du ciel vers la terre, une sorte de sablier  se dessine dans lequel s’écoulent les feuilles, comme la vie, avec une accélération perceptible au resserrement du temps.

L’oeuvre exposée est magistrale, recherchée, travaillée dans la matière et dans le sujet qu’elle explore. Elle est celle d’un créateur singulier au caractère affirmé, quel qu’il soit — fut-ce jusqu’à la folie. Aussi aurais-je le sentiment d’une injuste seraphine-detail3-copyright-musee-de-grenoble.1234525205.jpgcondescendance à lui attacher un prénom là où d’autres se sont fait des noms, pas toujours grands. Séraphine, nom auquel répondait la femme de ménage, signait ses toiles avant de les peindre : « un s pour Séraphine, puis son nom : Louis« . Elle affirmait ainsi clairement sa revendication d’auteur, quelque chose comme un désir de reconnaissance. Nous devons respecter cette volonté. L’oeuvre elle-même a souffert d’un procès en nomenclature : dans quelle case mettre ces créations ? à quel courant, école, style la rattacher ? Dans l’effort pour témoigner de l’originalité  de ces peintures, pour tenir à distance la qualification de naïveté ou l’amalgame simpliste à la peinture du dimanche, leur découvreur a forgé un oxymore : « primitive moderne ».  Mais, comme Wilhem Uhde en témoigne, Séraphine Louis était une créatrice autodidacte possédée plus que passionnée par la peinture, par une vision, comme bien d’autres avant elle. Une filiation folle et géniale à laquelle ses biographies montrent qu’elle appartenait pleinement. Séraphine Louis n’était en ce sens pas primitive, ni naïve non plus, mais l’instrument pure, sincère, sans calcul, d’un élan de création faisant feu de toutes les matières possibles pour en tirer la substance dont elle coloriait ses tableaux. Une plasticienne, dirions-nous aujourd’hui. Une plasticienne candide qui pouvait nous offrir « de vraies pommes, modelées dans une belle pâte consistante ».

seraphine-copyright-musee-de-grenoble.1234524781.jpgUn tableau m’a retenu par sa puissance et la présence tangible de tensions auxquelles son auteure a pu être soumise : « Les fruits » (1928). La toile parait construite dans deux plans et  répondre à deux élans contradictoires. Au second plan, des fruits, des grenades peut être comme dans une petite toile de 1925 ou des citrons, dont le bouillonnement occupe l’espace avec une rigueur savante. Comme le souligne Wilhem Uhde, S. Louis compose avec « l’étroite surface d’une toile, sans en dépasser d’un millimètre les dimensions, sans se permettre la moindre pensée qui ne procéderait pas des lois seraphine-detail1-copyright-musee-de-grenoble.1234524798.jpgqu’impose un espace limité par quatre droites ». De la répartition et la taille des fruits émerge un relief, un volume au centre géométrique duquel est blotti un bouton de fleur rosé offert autant que dissimulé au regard. La construction délicate témoigne de ce qu’avec « une concentration stupéfiante, une puissante intelligence [s’est attachée] à cette toile, jusqu’à ce que soient résolues toutes les questions d’équilibre, d’harmonie, de répartition de l’espace ». seraphine-detail2-copyright-musee-de-grenoble.1234620506.jpgS. Louis aurait pu s’en tenir là, mais les fruits ne peuvent rester ainsi suspendus. Bouquet ou corbeille ? Cette fois ce sera une corbeille dont la matérialisation transforme la toile et nous éloigne de l’inspiration initiale. Le peintre parait avoir négocié avec le réel ou les exigences supposées des regardeurs. Le panier, pièce rapportée, s’impose au premier plan. Froid par la couleur et figé par le dessin, il résonne comme une réprobation, une réfutation de l’oeuvre. Rature impulsive, le trait jeté sur la toile évoque un geste de dépit.

La candeur est une grâce dangereuse dont la folie et la marginalisation sont des complications communes. Elle aura raison de Séraphine Louis en 1934, et l’emportera à jamais en 1942.

L’exposition Séraphine de Senlis se poursuit jusqu’au 18 mai 2009

Citations tirées de Séraphine de Senlis, Gallimard, 2008. Précisément, de Bertrand Lorquin, Séraphine Louis dite « de Senlis » (pp.9-13 ; citation tirée de la page 12) et Wilhelm Uhde, Séraphine (pp.15-19 ; citations tirées des pages 15 et 18)

Illustrations : (1) Affiche de l’exposition Séraphine de Senlis au musée Maillol , (3) « Les fruits », Séraphine Louis, huile sur toile, 92x73cm, 1928, Photographie©Musée de Grenoble ; (2, 4, 5) détails de « Les fruits ». Le tableau « Les fruits » a été donné au musée de Grenoble par Wilhelm Uhde en 1938.



Catégories :art moderne, Musée de Grenoble, regardeur

1 réponse

  1. On peut voir le tableau « Les fruits » de Séraphine de Senlis dans les salles d’art du XX° siècle du musée de Grenoble. Il est accroché dans l’un des espaces qui bordent la baie vitrée nord (à peu près au centre, zone 34 de l’audio-guide). Bel éclairage naturel.

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