La vie, in extremis

sansot-vie.1233647815.jpg Un personnage, un caractère, un indien dans la ville que je croisais souvent sur le chemin du travail, à la gare ou un arrêt de bus, au détour d’une rue. Nous avons échangé de loin quelques mots et un regard lors d’une séance de signature de l’un de ses ouvrages. Pierre Sansot m’intriguait, aussi n’ai-je pas hésité à faire l’acquisition de son livre, Il vous faudra traverser la vie, lorsque je l’ai récemment découvert chez un bouquiniste. J’allais savoir quel homme habitait cette figure familière, si souvent aperçue dans mon paysage urbain. Je n’avais pas lu la quatrième de couverture, le titre de l’ouvrage m’avait suffit pour être convaincu que je tenais son autobiographie. Le label Roman, par les temps qui courent, ne pouvait me faire changer d’avis. Il a pourtant fallu. J’avais en main tout autre chose que ce que j’imaginais : la biographie d’Hélène. Quoique…

La veine autobiographique ne fait pas de doute, un de ces bilans nostalgiques appelé par le sentiment d’une mort prochaine. Pourtant Hélène paraît sereine lorsqu’elle confie son projet au lecteur : « Puisque désormais mes jours sont comptés, je remonterai le cours du temps, puis je me dirigerai vers son embouchure avant de m’engager en direction de mes sources. Une bien agréable navigation avant l’ultime voyage. » Sérénité à contre-courant d’une vie que très jeune elle a interrogée, dubitative et rebelle. Une vie qu’elle ne comprenait pas, qui paraissait lui échapper. Un « mouvement […] qui rendait certains d’entre nous vivants », mais un mouvement dont elle percevait et refusait qu’il fut subi parce qu’ « on prend l’habitude de vivre ». Le refus est violent, épais, constant, il ne laisse pas de repos, il embarque Hélène dans le défi fou de clouer le bec à la réalité pour ne pas être étouffée. Défi relevé jusqu’à ce qu’enfin elle comprenne que « c’était le fait même d’exister […] qui [l]’accablait et dont le poids [la] faisait gémir ». Le premier tiers de l’ouvrage nous fait partager cette dérive douloureuse au gré de la houle de l’existence, bien autre chose qu’une bien agréable navigation. Hélène tire des bords entre les écueils du réel, déconcertée par une vie qu’elle perçoit contingente, décousue. La suite du texte est le récit d’une autre traversée et justifierait un autre titre : Il nous faudra traverser le mouroir.

Le corps qui se défait, qui se défausse, oppose à Hélène une résistance qui donne une consistance à ce qu’elle ressentait subir. Au cœur des hésitations, de l’incertitude, du chagrin, de la perte, s’impose une question entêtante. Hélène voudrait bien savoir si véritablement elle a bien fini de vivre. Faute de réponse elle comprend « [qu’] en fin de compte, un individu n’a jamais commencé ou terminé de vivre ». Peut être même la question n’a-t-elle pas de sens, ou bien en la posant suspend-on la vie et par là-même vide-t-on la question de sa substance. L’adolescente, enfin, trouve refuge et paix dans l’évanescente, et de leur retrouvaille sans mélancolie nait l’énergie d’un dernier élan vital. La tension entre ces deux pôles, celui de la question perçue ou celui de la question posée, fait surgir une intuition : tout instant vécu n’a d’existence ou de consistance que par un futur à vivre, et pas seulement un reste à vivre, et cela jusqu’au dernier instant qui par ce fait même n’en est plus un. On ne peut « mourir vivant » comme le narrateur en attribue la formule à Del Lito, mais le vouloir maintient la vie avec toute son épaisseur, toute sa consistance. Le vouloir vivre conjure la glissade dans un seulement être.

Se frayant un chemin dans le dédale hospitalier et la foule moribonde, Hélène ouvre la voie vers une sagesse nouvelle que le lecteur compassionnel recueil comme un legs précieux. Leçon paradoxale pour un bien mourir lorsque la mort devenue biologiquement évidente, palpable, indubitable donne la vie. Avec cette révélation se referment les questions, s’apaisent les révoltes, se dissolvent les désespoirs. A cet instant, effaçant tout d’une existence  douloureuse, « la vie ruisselle en moi » nous dit Hélène. Toute la vie. Exactement la vie. La vie enfin. La vie, in extremis.

Pierre Sansot, Il vous faudra traverser la vie, Grasset 1999 (citations extraites des pages 14, 80, 125, 171, 82, 202, 301)



Catégories :choses d'ici, lecteur

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