De l’obscénité d’un effroi extrême

img_1246.1230220222.JPGAmené à l’exposition Francis Bacon, à la Tate Britain, par la réputation d’une œuvre discutée mais à l’importance incontestée, le regardeur peu averti reste perplexe devant un visage figé dans un hurlement tragique. Visage de terreur d’un homme cramponné aux bras d’un trône suspendu dans un vide géométrique, abyssal*. Quelle vision des ténèbres a suscité ces hurlements ? Cette gueule ouverte, cette sidération glacée ? Aucune réponse ne parvient à sortir de la bouche empruntée à Innocent-X-Velasquez. Il est vrai que cette œuvre est une étude (Study after Velasquez, 1950*), incertitude d’une création qui se réserve le joker du devenir.

Que veut Bacon ? Que nous veut-il ? Le propos est inaudible, pourtant il s’impose à notre imaginaire ou notre conscience, qu’on en accepte l’écho confus ou qu’on le rejette. Nous sommes touchés sans bien savoir ce qui, en nous, est convoqué. Des mots retrouvés de Pascal Quignard m’ont ouvert la voie d’une issue possible : « Cette crispation sur […] tout ce qui me fait vivre de façon désordonnée se confond dans ce visage qui abandonne le visage et se transforme en face humaine désertée, la bouche ouverte sur le langage perdu »

La rencontre de l’homme en bleu (Man in blue V, 1954*) marque le temps d’une pause dans le parcours de l’exposition, comme celle de toiles moins brutales, plus narratives, quoique toujours teintées d’une humeur sombre. Le chien et son maître (Man with the dog, 1953*), dont on ne voit que les jambes, esquissent une image fugitive. Instant saisi dans le crépuscule d’une rue. Le chien tire sur sa laisse et fait face au peintre-regardeur dans une posture dont l’agressivité est soulignée improbablement par la grille d’égout du premier plan. Danger, encore, mais plus familier. Et encore… Intimidante, la contemplation du masque de William Blake (Study for Portrait II, after the life mask of William Blake*, 1955*), face livide aux lèvres serrées ciselant une moue hautaine. Les yeux clos et le cuir finement tané inscrivent Blake dans une vision atemporelle, ni mort, ni vivant, momie culte gardienne d’une énergie puissante et impérative. Incongrue, la vision de ce personnage nu ouvrant une porte — ou la fermant — en tournant la clé avec son pied (Painting 1978*). Intéressant, le travail de cette toile traduisant l’équilibre d’un mouvement à la fois dynamique et statique d’un homme à vélo (Portrait of Georges Dyer riding a bicycle, 1966*).

Après celle d’Innocent X, l’ombre de Dyer domine l’exposition. Portraits et corps en anamorphose, déformés comme le sont les reflets dans une eau grasse. La peinture de Bacon est mouvante, elle inscrit l’émotion du regardeur dans une viscosité symbolique, pesante et cryptée, dont s’extraire relève du défi : le rapport à cette œuvre ne peut être seulement esthétique, mais aussi difficilement symbolique sans l’équipement d’une culture historique, politique et artistique (il faut lire le très documenté catalogue). Ce rapport peut être technique tant l’art est maîtrisé et force l’admiration, mais ce serait une amputation froide. Il faut se rendre à l’évidence, il est d’abord forgé dans la matière d’une émotion mêlant un trouble aliénant à une horreur assujettissante suscités par le mélange de viande et de chair humaine. On touche là à la réputation diffuse, presque une rumeur, qui accompagne l’œuvre de Bacon. La forme infligée aux images par un geste libéré de conventions plastiques affirme une tension intérieure, dévastatrice. Dangereuse. Le choix du triptyque ajoute un effet rhétorique efficace pour nous faire partager l’horreur ou le chagrin d’une violence totalitaire (Crucifixion 1965*) ou de la souffrance ultime (Triptyque mai-juin 1973*).

img_1245.1230281671.JPGEn s’éloignant de la Tate Britain, marchant le long de la Tamise, le regardeur encore ébranlé par le spectacle obscène d’un effroi extrême peut entendre le feulement des créatures boschiennes* postées à l’entrée monumentale de ce mausolée provisoirement dédié à la mémoire de Francis Bacon. Ce qu’il vient de voir est bien autre chose que ce que l’écume de la rumeur rapportait, c’est cette chose dont témoigne très précisément la face humaine désertée d’Innocent-X-Bacon.

L’exposition Francis Bacon se poursuit jusqu’au
4 janvier 2009

Plus d’images et d’information : sur le site de la Tate Britain, ou sur le site dédié à l’oeuvre de Francis Bacon qui se trouve ici. Des éléments biographiques en français sont disponibles ici et .
La citation de Pascal Quignard est extraite de « Le nom sur le bout de la langue« , P.O.L, 1993, p.90
Illustrations : (1) affiche de l’exposition Francis Bacon et (2) entrée des salles d’exposition à la Tate Britain, photos de l’auteur, novembre 2008.



Catégories :art moderne, regardeur

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3 réponses

  1. L’exposition rétrospective Bacon de la Tate Britain est à nouveau accessible, cette fois au Musée du Prado , du 3 février au 19 avril 2009. Voir à ce propos le billet de Lunettes Rouges .

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  2. Un papier contrarié d’Antonio Muñoz Molina, dans El País – Babelia, sur l’exposition Bacon. Peut être la faute au printemps qui rendait les jardins plus attractifs que la perspective de s’enfermer dans un musée, ou à la compagnie de visiteurs pendus à leur audio-guide, ou encore faute à la déception annoncée de ne pas retrouver ses sensations de jeunesse. Le critique nous dit ne pas avoir apprécié l’horreur laborieuse, ou encore le pape Innocent moins convaincant que l’original de Velázquez. Pourtant, au moment où il s’y attend le moins, le voici rattrapé par le génie de Bacon qu’il rapproche de celui Goya pour ces toiles travaillées dans des nuances de bleu et de noir ; images d’animaux dans lesquelles il trouve une vérité tragique et la compassion qui lui manque en feuilletant le catalogue des corps tordus, amputés, torturés. Le critique, peut-il voir sans analyser, ressentir sans formuler et alors n’est-il pas victime de ce que le castillan ne lui donne que le mot « carne » pour saisir les triptyques ? Difficulté que l’on partage lorsqu’il évoque l’autoportrait de Bacon qui le poursuit alors qu’il quitte l’exposition : « Incluso en la vejez la piel de Bacon tenía una cualidad blanda y rosada de carne cruda que se adivina en sus autorretratos« .

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  3. L’exposition rétrospective dédiée à l’œuvre de Francis Bacon poursuit son périple, elle est maintenant accessible au Metropolitan Museum of Arts de New York, du 20 mai au 16 août.

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