Au plus près de la légende

Jean n’est pas pressé. Il prend son temps, mais ne s’attarde pas non plus. Il choisit les mots, construit les phrases et nous les livre, bien pesées, sans fioritures, pour nous dire exactement ce qu’il faut pour partager l’histoire d’Émile. zatopek-fotothek_df_roe-neg_0006305_008_emil_zatopek.1241516093.jpg Émile, lui, c’est tout le contraire, il court comme un dératé, sans style mais avec beaucoup d’ornements. Balancement des coudes, élan des jambes, crispation du visage. Ce n’est pas qu’il veuille faire le malin, Émile. Il court, simplement. Il court avec modestie, mais avec ardeur et conviction. S’il en veut sur la cendrée, c’est que, comme l’appétit vient en mangeant, l’esprit de compétition lui vient en gagnant. Jean, c’est autre chose, c’est un rusé, il nous prend dans son récit avec l’air de ne pas le chercher. Un sacré conteur, Jean. Peu à peu on le rejoint, on s’assoit à ses cotés et on suit  avec lui la folle épopée d’Émile sur les stades. C’est comme au poste : « il décide de tenter sa chance. Il la tente et voilà, ça y est, il bat le record du monde ».  Jean raconte, décrit, rapporte, confie comme le ferait un copain qui a vécu ça et qui s’y connaît, au comptoir un soir d’hiver. Un peu plus tard, alors qu’Émile se fait un nom, Jean nous glisse, avec un air entendu, que tous ces exploits « on commence peut être à en avoir un peu assez. Et cela tombe bien car voici qu’Émile va se mettre à perdre ».  Et le roman doucement bascule, à l’image des carrières sportives, dans le récit navré des petits naufrages.

Dans la vie, Émile est une force tranquille, un brave gars. Émile, on l’aime bien. Cet inventeur du sprint final, comme nous le rappelle Jean, est un citoyen respectueux de l’état et libre à la fois. Ni militant, ni contestataire, il accepte les honneurs qui viennent mais saura marquer son opposition face à l’insupportable qui surgit. L’invasion de Prague. L’histoire d’Émile c’est aussi l’histoire d’une époque, celle d’Emil Zátopek.

C’était le temps des « pays de l’Est », de l’empire soviétique. Au fur et à mesure de la lecture, alors que l’on entre dans le cercle des familiers d’Emil Zátopek, on découvre le poids au quotidien d’un régime politique manipulateur et autoritaire. Le pouvoir, qui gratifie d’une ascension incongrue dans la hiérarchie militaire l’accumulation de victoires dans les stades, limoge brutalement le héros au motif de son opposition politique, l’exile en son pays même, l’humilie. Pourtant, malgré les vexations et la dureté des sanctions, Émile ne se rebelle pas. Il se résigne et, finalement, confesse qu’il ne méritait sans doute pas mieux.

img_1300.1229697434.JPG Le livre et le héros sont de la même trempe. C’est de cette proximité que naît l’attachement au texte qui, au fond, ne se distingue pas de l’attachement au personnage d’Émile. Jean Echenoz a façonné pour ce roman biographique un texte dont la simplicité du langage et la sobriété de la narration  font oublier la littérature. Un texte qui s’efface pour nous laisser dans la compagnie familière d’Emil Zátopek. Par la grâce de cette écriture, nous nous approchons au plus près de la légende.

Jean Echenoz, Courir, Editions de Minuit, 2008 (citations extraites des pages 65 et 106)
Illustration :  Emil Zátopek, image Deutsche Fotothek, licence Creative commons (source Wikimedia commons)



Catégories :lecteur

1 réponse

  1. pour ceux qui ne l’auraient encore pas lu, il faut courir chez son libraire… absolument !

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