L’arène du monde (3)

Partition (Charles Payan, 1985) L’opinion publique s’est faite une place dans l’arène politique, l’affaire n’est pas nouvelle mais l’essai de Jacques Julliard montre magistralement l’importance et la consistance de cette « voix du peuple qui refuse de se laisser déposséder plus longtemps de sa souveraineté ». Ce qui me parait nouveau, en revanche, est la place que l’opinion se fait dans l’arène scientifique. L’essai n’aborde pas cette idée, mais elle s’impose en observant que la percée du scientifique dans le politique est accompagnée d’une avancée toute aussi forte du politique dans le scientifique. La question qui vient alors, est celle de savoir si l’on pourrait parler d’opinion scientifique, comme l’on parle de connaissance scientifique.

Peut être un peu simplement, on pourrait répondre à la question de l’origine de l’opinion en remarquant qu’elle se forge dans le vécu, l’acquisition d’information et l’échange contradictoire des idées. Comme réponse à une question, elle est le produit d’une enquête personnelle ou collective, d’un débat intérieur ou public. Ce sont ces traits qui  rapprochent l’opinion de la connaissance. Ce qui la distingue nettement est l’absence d’administration d’une preuve dans des formes acceptées, canonisées par des communautés identifiables. Instituées. Par ailleurs, l’opinion s’appuie sur un ordre particulier de discours : l’argumentation, dans des cercles aux contours incertains. Cela lui permet, certes, d’instruire des procès en validité, mais avec le risque d’être peu regardante sur les moyens en cédant au désir de persuader. Ainsi, l’opinion a le toupet, alors que la connaissance se l’interdit, de puiser sa défense où bon lui semble. Plutôt que l’administration d’une preuve, c’est l’intime conviction qui lui donne son armure. Faute d’un cadre plus précis, le seul garde-fou sera celui d’une éthique qui exige sincérité et respect. Tant que l’opinion ne procède pas de l’image de soi, elle reste cousine de la connaissance qui, elle, vise à un partage l’universel.

La complexification de l’organisation institutionnelle, économique et sociale de la recherche scientifique, ainsi que l’émergence de la pluridisciplinarité dont l’origine est moins le désir en soi de décloisonnement que la complexification intrinsèque des problèmes à résoudre, donne à l’opinion une place renforcée dans la gouvernance de la cité scientifique, mais aussi — et c’est le phénomène le plus nouveau — dans le développement de la science elle-même. Le levier de cette avancée de l’opinion comme genre d’activité scientifique, sont les mécanismes des appels d’offres qui se sont généralisés et les évaluations de bonne fin des contrats passés avec les institutions. Au fond, il se peut que l’opinion, si elle est assumée comme telle, soit l’instrument le mieux adapté de médiation et d’intégration de la complexité  et de la diversité des savoirs et des méthodes. Elle doit pour cela procéder d’une éthique rigoureuse qui la prévienne de ses tendances profondes qui pourraient la conduire à disqualifier ce qu’elle ne comprend pas et à  surinvestir ses certitudes. Il est des interfaces disciplinaires classiques, par exemple entre les mathématiques et la physique, ou encore entre la chimie et la biologie, pour lesquelles les choses paraissent peu problématiques, mais il en est d’autres pour lesquelles on a bien moins de recul notamment entre sciences de la nature, technologie et sciences humaines et sociales. Cette situation, dont on prend plus nettement conscience sous la pression actuelle du politique et de l’opinion publique — notamment avec le développement de l’écologie politique — est porteuse de risques nouveaux, mais aussi d’opportunités fécondes. Libre de ses étayages, l’opinion scientifique pourrait embrasser une plus grande complexité, s’assurer d’une plus grande créativité pour devenir force de proposition et d’opposition éclairée. Les conférences de consensus, connues du secteur médical, seraient une solution possible pour donner un cadre à cette pratique dont on peut imaginer qu’elle ne cessera de se développer.

Après une lecture de « La Reine du monde« , Jacques Julliard, Flammarion, Col. Café Voltaire, 2008 (citation tirée de la page 123). Ce billet est le dernier d’une série de trois ; voir le premier billet (ici) ou le second billet ().
Illustration : Partition, Charles Payan, 1985 – Enduit sur bois, 112×112cm



Catégories :idées, lecteur

Tags:, , ,

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :