Profitez de la porte ouverte…

confessions-augustin-2-copie.1226142510.jpgLe république des livres reflète la société des hommes : bien que tous soient égaux certains le sont plus que d’autres, et on le fait et le leur fait savoir. Il est des livres classiques, des romans de gare, la littérature des élites et la littérature populaire. Certains textes sont entourés d’une telle réputation qu’on les évite de peur de ne pas être à la hauteur. On nous en dit le contenu difficile, dans une langue qui nous serait étrangère bien que fille de notre langue maternelle. Certes, au hasard des programmes scolaires, a on a lu quelques feuillets avec le soutien bienveillant ou désabusé de nos professeurs de lettre ou de philosophie, mais avec la conviction qu’il s’agissait là d’une incursion dans une littérature de classe qui ne nous était pas destinée. Ces oeuvres d’auteurs auréolées d’une réputation venue du fond des âges,  monuments inscrits au patrimoine des humanités, appartenaient à la bibliothèque de nos professeurs, pas à celle de notre milieu, encore moins de nos familles. Plus encore quand il s’agit d’un saint, comme Augustin. Bref, on s’est auto-censuré ou encore, plus simplement, on a craint de prendre le risque et on s’est caché derrière une arrogante revendication de l’ignorance comme un marque d’appartenance à son monde à soi.

La récente traduction des Augustini Confessiones par Frédéric Boyer a créé une occasion de remettre en question cette posture. Si la barrière de la langue tombe alors il se peut que la porte s’ouvre et que l’on puisse entrer dans ce monde sans s’y sentir trop étranger. Pourquoi ne pas essayer et oser la lecture des Confessions. Enfin… des aveux de Saint Augustin. Pourquoi pas… Pourtant, au moment de l’achat, encore une hésitation : cette traduction ne va-t-elle pas seulement nous donner l’illusion que nous aurions lu les confessions (finalement, j’ai bien intériorisé les principes de l’élite académique). Le libraire est réservé mais pas décourageant : va pour faire connaissance, mais pour l’étude il faudra passer à une édition classique, commentée et documentée. Comme je voulais seulement en savoir un peu plus, cette traduction me suffirait « pour que la porte s’ouvre ».

J’ai lu et recueilli ces aveux avec un grand intérêt, enthousiasme sur certains thèmes, et pas trop de lassitude, ni d’agacement, quand le saint homme s’adresse longuement à Dieu. Le texte est vigoureux, l’écriture accessible même lorsque les pensées exprimées deviennent complexes  et le contenu livré — me semble-t-il — sans concessions qui altéreraient l’expression de la pensée de Saint Augustin. Des aveux ? Oui, peut être. Mais alors que l’autofiction et l’autobiographie paraissent dominer le genre littéraire, ces aveux peuvent aujourd’hui être lus comme les réflexions d’un homme sur l’adolescent et le jeune homme qu’il fut, sur sa recherche du sens de la vie et finalement la réponse qu’il lui apporte. Cette lecture est facilitée par la modernité de la langue de cette traduction nouvelle. Mais là n’est pas l’essentiel. J’ai pu lire autrement qu’il y a quelques décennies ces belles pages sur le temps et la mémoire. Ces dernières notamment qui introduisent une complexité qui me donnera longtemps à penser sur les rapports de la mémoire et de la pensée, de la pensée et du monde, de la pensée et de la pensée. Je sais bien que des générations de philosophes ont analysé, commenté, repris ou rejeté ces idées. Je ne suis rien dans ces lignées, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Le texte que nous livre Frédéric Boyer permet de reprendre ce questionnement à notre compte. A nous de poursuivre en nous donnant les moyens que nous voudrons, ou d’en rester à cette lecture comme c’est le cas pour bien des livres. Et puis, Saint Augustin ne nous a-t-il pas fait cadeau de son livre, à chacun d’entre nous en particulier :

« Moi-même, je l’affirme sans peur et du fond du coeur, si j’avais à écrire quelque chose de si important, j’écrirais pour que mes paroles fassent écho à tout ce que chacun pourrait y trouver de vrai, plutôt que de privilégier une interprétation unique de la vérité, dont l’évidence exclurait toutes les autres, pourtant sans erreur susceptible de me choquer. »

sa081107.1226094395.jpg

Saint Augustin, Les Aveux (Nouvelle traduction des Confessions par Frédéric Boyer (2008), POL (citations extraites des pages 403 et 362)

Les « Oeuvres complètes de Saint Augustin » sont accessibles librement sur internet [*] en français grâce au travail des moines de Saint Benoît de Port-Valais [*], il s’agit de la traduction réalisée sous la direction de l’abbé Raulx de Bar-le-Duc (1869). On trouve aussi le texte latin en ligne [*] sur le site de la Nuova Biblioteca Agostina et des éditions Citta’ Nuova Editrice [*].



Catégories :lecteur

2 réponses

  1. Vous avez dit que « Cette lecture est facilitée par la modernité de la langue de cette traduction nouvelle ». Est-ce que cette traduction de Boyer est vraiment fiable?

    J'aime

  2. Je n’ai pas la compétence pour juger de la fiabilité de cette traduction. Je ne suis que lecteur… Probablement faudrait-il la confronter à d’autres et écouter des experts. Les critiques que j’ai pu lire ne m’ont pas paru négatives. Au contraire.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :