La musique, le corps et la matière du temps

4630-img_5975.1225911869.JPGDe tous les arts la musique m’est toujours apparu à la fois le plus virtuel et le plus difficile d’accès, et en même temps le plus concret et le plus immédiat. Je ne pense pas à la musique au service du texte qu’elle porte ou illustre parfois, mais à la musique pour elle même.  Le dernier livre de Pascal Quignard lève un peu le voile sur le mystère de cette apparente contradiction : « La musique ne re-présente rien : elle re-sent ». Le rapport à la musique est résumé dans cette tension entre Boutès qui se jette à l’eau à l’appel des sirènes et Ulysse qui se fait attacher pour entendre leur chant sans céder à leur séduction. Ainsi nous écoutons sans bouger, sans bruisser, le souffle aussi discret qu’il est possible. Curieux face à face, effectivement, que celui de ces corps totalement maîtrisés, dédiés exclusivement qui à l’audition, qui à l’exécution. Pascal Quignard explore les contraintes originelles qui pèsent sur la musique, « qui expliquent son exécution assise mais surtout son inexplicable et pour ainsi dire « onirique » inhibition musculaire — sa prodigieuse audition assise« .

Alors que tableaux et installations sont contraints dans un espace et une relation exclusivement visuels, la musique s’inscrit dans un temps indéfini et une relation multisensorielle. Le corps tout entier est engagé. Soumis aux incessantes percutions d’une myriade de particules, il devient un récepteur tout entier sollicité même si notre conscience ne retient pour capteurs actifs que les oreilles et parfois les entrailles. Cet engagement est le prix pour graver dans la mémoire, et garder par-devers soi, une musique que l’on ne peut jamais autrement posséder. L’éternelle éphémère nous échappe dès l’instant où nous la rencontrons et elle n’est plus qu’écho lorsque nous nous sommes éloignés. Elle épouse du temps les qualités que scandent les scolies de Pascal Quignard : « on ne rattrape pas le temps », ce mouvement irrattrapable n’oriente pas », « l’origine se poursuit dans le temps ». Cette triangulation de la complexité  de notre rapport au temps assure la légitimité fondatrice du postulat qu’il énonce :

« Je pose que la répétition sonore remplit la fonction de contenant à l’intérieur du temps. »

Voici ce que ces réflexions sur Boutès, Ulysse et les rameurs m’aura appris : le temps est la matière de la musique, son lieu d’inscription, la saisir ou la posséder passe par la répétition quand pour la peinture, la sculpture et les installations cette appropriation passe par la contemplation.

Contemplation… à la réflexion, le corps à l’écoute ne saurait être limité à la seule fonction de récepteur vibrant du son. Il faut ajouter la lumière. Il faut réintroduire l’oeil : voir le musicien — le corps du musicien — à l’oeuvre, voir l’instrument. En arrière plan de la musique, entendre le souffle, la respiration, les raclements et les craquements. Le geste et le mouvement auquel notre corps répond. Le disque offre un spectacle aveugle. Il faut, avant même que le son ne nous parvienne, que nous percevions l’attaque de la main parce que « ce n’est pas le principe de l’action’ qui est dans la main de celui qui va lancer la pierre, c’est le ‘commencement’ lui-même ». Léger mouvement des sourcils,  positionnement des lèvres, gonflement des joues, élan du bras ou  ample mouvement du buste préviennent et accompagnent la naissance du son que l’instrument va mettre au monde. Alors on accueille, on communie, on se dissout dans la matière du temps. Même contraint au silence, même contraint à l’immobilité, notre corps s’anime, attiré par la musique « comme sa condition vitale primitive ».

Pascal Quignard , Boutès , Galilée 2008 (citations extraites des pages 21, 30-31, 52, 77, 53, 71)
Illustration : non événement, photo L.S., fleuve Niger, 25 février 2006 (détail)



Catégories :lecteur

1 réponse

  1. Peinture, musique, oeil, oreille, contemplation, répétition…

    Oui pour un premier contact, pour l »entrée en relation. Les modes d’expression sont différents et par suite les modes d’entrée en relation. Mais ensuite…

    Devant un tableau, le temps est suspendu. On est plus ou moins attiré, aimanté, la contemplation s’installe le temps de la première émotion. Et l’écoulement reprend et on passe à un autre tableau. Et on peut revenir autant qu’on veut, retrouver un détail, assurer une mémoire. Plus tard, en parlant avec un ami, en retrouvant le tableau en feuilletant un livre, en l’évoquant par la pensée allongé sur son lit, on essaie de faire revivre l’émotion. Ce n’est plus seulement l’œil ou la mémoire mais tout le cerveau et tout le corps qui entrent en scène dans l’effort de renaissance de l’état recherché. La relation est « multisensorielle ».

    En écoutant une musique, on n’est pas maître du temps qui passe. La répétition est le moyen de retrouver le contact et de développer la relation et parfois et même souvent de connaître des émotions non ressenties à la première écoute. Un parallèle toutefois avec la peinture : on peut lire une partition et alors le temps ne compte pas plus que celui passé devant un tableau.

    Mais ensuite, le cheminement est le même pour une peinture, une sculpture (je pense à Camille Claudel), une musique, un poème, ou un théorème, voire un bon vin. On peut aimer lire, mais aussi écouter la lecture de ce qu’on a aimé lire.

    Dès lors qu’on évoque par la pensée, ce qui est inévitable sinon la notion de culture n’aurait aucun sens, le support matériel est second. Un travail se fait, qui a débuté au premier contact, Il s’est créé, installé un lien direct et profond avec ce qui est devenu pour soi une œuvre. En écoutant un disque ou en regardant une photo, on ramène plus facilement ce lien à la conscience.

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