D’ombre et de lumière

youkgrain.1225133331.jpg Doit-on vraiment croire que « l’écriture a cet avantage de faire flotter le plus lourd des souvenirs » ? J’en doute. L’écriture ajoute à la pensée le poids des mots qui peut nous entraîner au-delà de ce que l’on dit. Peut être est-ce la raison pour laquelle ce texte est mis à distance par la mention « roman » sur la couverture. Ce genre littéraire permet une liberté que ne donne pas le récit. Il permet de composer avec le souvenir. Il en est de ce roman comme de cette histoire de Léa dont la narratrice nous dit « [qu’]il ne s’agissait pas vraiment d’un mensonge, en y repensant, mais plutôt d’une invention, une sorte de glissement ». Ou peut être, simplement et sincèrement, était-ce l’expression d’un choix : « L’oeil qui perçoit l’arbre sur le coté de sa rétine ne voit-il pas en même temps la colline ? Et si c’est la colline qui l’intéresse, ne voit-il pas seulement la colline, et plus du tout l’arbre au premier plan ? » Le texte de Marie Nimier nous livre l’arbre et la colline, le roman et le récit. Marc et Léa, Léa et Marie.

Il me faudra quelques dizaines de pages pour ne plus seulement lire mais entrer dans le texte, trouver ma place au côté des personnages. Le basculement s’opère lorsque Marie dépasse le doute que fait naître le soupçon du « besoin que Léa avait toujours eu de [lui] prouver sa supériorité », et nous confie : « je suis envahie par un sentiment très doux, car je comprends que c’est elle, soudain, qui a besoin de moi ». A ce moment quelque chose dans l’écriture même paraît changer, une légère accélération, une pulsation vitale. La transformation est plus marquée encore lorsque l’on parvient au point où Léa quitte le lycée. Une sorte de libération lorsque, à ce tournant, le récit accueille le roman des amours de Léa et Marc.

Alors seulement, l’amitié des deux jeunes filles n’est-elle plus obscurcie par l’ombre des doutes de Marie mais est illuminée par la lumière de sa tendresse devenue possible par la résolution du problème de son identité. Marie existe puisque Léa a besoin d’elle. Un besoin grandissant au fur et à mesure que le problème de l’identité de Léa s’ouvre au point de dissoudre toute solution possible. Pas de solution parce « [qu’]il n’y a pas de raison, pas de raison…« 

Le texte est sans concession, tragique, révoltant, angoissant, impossible. L’amitié ? Comment dire cette chose profonde qui n’existe que par le partage, mais dont le partage est une lutte constante d’absence et de présence à l’autre. Marie Nimier parvient à  « raconter tout ça avec des mots calmes ». On la lit en protestant contre un sentiment d’impuissance. Et plus encore avec tristesse et nostalgie, celle des amitiés que nous avons connues sans jamais comprendre aussi bien qu’en refermant ce roman pourquoi cela était si difficile et, par bonheur, l’est parfois encore.

Marie Nimier , Les inséparables , Gallimard 2008 (citations extraites des pages 161, 211, 142, 50, 83, 79, 215)
Illustration : Désert, Charles Payan, 2000 — Youka et peinture



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