Les années d’Annie

img_1221.1224864907.JPGC’est une soirée d’automne. Bien sûr. La maison est confortable, sereine. On est bien. Je regarde par dessus l’épaule d’une parente, une cousine un peu plus âgée ou une grande soeur, les images de l’album-photo qu’elle feuillette. J’écoute son évocation du passé, ses souvenirs rappelés à la mémoire par l’image. Le récit est familier mais décalé, comme un effet de parallaxe dû à une certaine distance dans le temps et dans l’espace. Et puis, ce sont des souvenirs de fillette, de fille, de femme, de mère. Un autre angle de vue sur le monde, à la fois proche et étranger.

C’est ainsi que je lis le livre d’Annie Ernaux jusqu’au moment où, dans un mouvement imperceptible, les regards se rapprochent. Comme quand on se penche un peu pour, presque joue contre joue, s’attarder ensemble sur des images qui paraissent plus familières parce que les souvenirs se partagent, les mémoires s’accordent. L’effet de parallaxe s’estompe. Si je n’étais lecteur, je mêlerais mes commentaires à ceux de la narratrice. On discuterait tel détail, telle perspective sur l’histoire maintenant commune. Ce qui paraissait la restitution d’un « enregistrement hétéroclite, continu, du monde, au fur et à mesure des jours », devient la recomposition d’une histoire dont la cohérence est donnée par le fil continu d’une vie. Je suis surpris par « les quantités d’expériences communes sans trace consciente » — sans même la possibilité d’une trace tant la distance objectivement est grande. Et pourtant…

La quatrième de couverture nous dit qu’Annie Ernaux « inscrit l’existence dans une nouvelle forme d’autobiographie, impersonnelle et collective ». C’est bien de cela dont il s’agit : une « existence ». Une existence à ce moment de l’Histoire, dans ce pays. Mais cette existence est rapportée dans une forme qui n’est ni impersonnelle, ni collective. Le texte est incarné et singulier, certes, mais avec une force littéraire qui en fait un lieu d’accueil possible de nos propres souvenirs,  un témoignage que nous nous approprions. Un texte que nous pourrions montrer et commenter comme la photo un peu ancienne d’un lieu familier, en disant aux notres : vois-tu c’était comme cela… en ce temps là. Une mémoire partagée rendue impérissable par la littérature qui seule a le pouvoir de « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais. »

Annie Ernaux , Les années , Gallimard 2008 (citation tirées des pages 133, 191, 242)

Postscriptum : Il y a dans le travail de la mémoire une mise en perspective du présent. Je ne peux terminer ce billet sans revenir sur cette citation très actuelle :  « Dans cette inquiétude sans fond que nous avions pour eux, renforcée par la croyance que nous étions plus forts à leur âge, nous les éprouvions fragiles dans un avenir informe » (p.191)



Catégories :lecteur

2 réponses

  1. Beau billet pour une belle lecture d’un récit troublant et vraiment pas banal.
    J’ai beaucoup aimé ce livre malgré toute la tristesse qui s’en dégage.
    C’est vraiment un livre à lire dans ceux qui sont sortis en 2008!

    J'aime

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