Une ineffable légèreté

De la lumière, d’abord de la lumière. Invitation silencieuse à se dépouiller du monde d’où l’on vient pour rejoindre un univers éphémère, furtif, aux confins  liminaux. La magie de l’exposition estivale du musée de Grenoble aura été de rassembler des installations de Wolfgang Leab en effaçant le sentiment du donner à voir pour celui de la fiction d’un lieu dont le regardeur serait l’hôte attendu.

En entrant dans la première salle, ce dernier matin de l’exposition, je suis saisi par l’espace mais aussi par le temps, par son absence même. Il me faut quelques instants pour identifier les objets, les reliefs. Des tombes scellées au sol par de petits amas de riz : offrandes ? début de décomposition du marbre blanc ? écume du naufrage amorcé d’embarcations funéraires ? maisons de riz. Peu importe, la première chose à faire n’est pas de lire une étiquette ni d’écouter un commentaire, mais de laisser monter en soi l’émotion suscitée par les signes d’un mystère essentiel que résume la pierre de lait. Alliance du marbre blanc, éternel, et du lait, périssable, elle impose une synthèse de perfection et de fragilité. Sereine sévérité. Fusion de l’instant et de la durée. Equation de vie. Le lieu emprunt de solennité par sa blancheur qui repousse les limites de l’espace d’exposition et le silence qui émane des sculptures,  ouvre sur la possibilité d’une expérience mystique. Mutation de l’installation en l’ordonnancement d’un rituel dont on pourrait être les protagonistes.

Dans une salle latérale, retirée comme une chapelle votive sur le bord d’une nef, un grand rectangle jaune intense est suspendu à fleur de sol. Le tapis de pollen de noisetier dont les bords se fondent dans le sol gris, déstabilise le regard. Au terme de mises au point incessantes l’oeil renonce et accepte un effet de lévitation que la raison lui refuse pourtant.

Plus loin, dans une autre chapelle, de multiples lampes à huile flottent dans de larges brûloirs écartant toute interrogation sur la destination du lieu. Des cobras jaillis du sol gardent les cendres de quelques hypothétiques ancêtres. Ces serpents se dressent dans un ferme équilibre, gardiens menaçants ou veilleurs tranquilles sortis du fond des âge ? Tout au fond, sur la gauche, une chambre funéraire. Enfin… ce que l’on pourrait penser être une chambre funéraire. Une antre, plutôt, dont les murs de cire libèrent un parfum qui enveloppe autant qu’il pénètre son hôte. Des murs qui absorbent les sons, qui retiennent le souffle. Qui nous absente au monde. Chambre des certitudes ? Peut être. Quoi qu’il en soit, une expérience d’une ineffable légèreté.

wolfgang-laib-6-12-07.1226861098.jpg Au sortir de l’exposition, comme un parvis, une vaste surface ponctuée de centaines de petits terrils blancs, des cônes de riz, cernant sans paraitre les contraindre, les montrant au contraire, sept dunes de pollen.  Une légère vibration dans l’alignement donne une vie à ce qui ne serait que géométrie, rappelle l’inscription matérielle de ce que l’on croirait trop facilement abstrait. Voire conceptuel. Au contraire, il s’agit bien d’une expérience de l’espace, du temps, une expérience du corps qui ne s’accomplit que si l’encombrante dépouille s’oublie à elle-même pour se concentrer en un seul point matériel. Le  regard. Réflexion sur l’espace, le temps et le silence aussi. Ce sont là les véritables acteurs de la mise en scène de ces oeuvres doublement éphémères de par les matériaux utilisés et le principe même des assemblages et des constructions.

Illustration : vignette cliquable réalisée à partir de l’image diffusée par le site DailyServing et la galerie Galerie Thaddeus Ropac

Quelques images : Pollen de noisetier [*] ; Les cobras sortent du puits la nuit [*] 2008 (lampes à huile, lames de métal, pots en terre et cendres sur étagères) ; La chambre des certitudes [*] 1997 (cire d’abeilles, bois) ; Sans lieu, sans temps, sans corps [*] depuis 2004 (riz, pollen, disposition selon la taille du lieu). Enfin, ici une présentation de l’exposition au musée de Grenoble et le dossier de presse.

Postscriptum : l’installation de « Sans lieu, sans temps, sans corps » comprenait sept montagne de pollen quand le catalogue n’en montre que cinq [*], et un site internet en montre trois [*]. Conjecture : lors d’une prochaine exposition, Wolfgang Laib devrait en installer onze.



Catégories :art contemporain, choses d'ici, Musée de Grenoble, regardeur

1 réponse

  1. Un rêve de Wolfgang Laib, depuis longtemps : bâtir un lieu qui serait dédié à la conservation de cet éphémère univers. Un lieu qui serait lui-même une partie de ce tout et qui le contiendrait. Un lieu où se (re)poser, suspendre le temps, habiter l’espace et ne plus seulement l’emprunter.

    D’après : Making the ideal real: a conversation with Wolfgang Laib. Sculpture magazine. May 2001, Vol.20, n°4.

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