Le roi des chats était un homme

Pour qui n’est pas un familier de son œuvre, la visite d’une exposition Balthus s’engage avec un peu de gène ou un sentiment vaguement canaille. On a vu les reproductions de jeunes adolescentes dans des poses alanguies, troublantes ou ambiguës. On a appris le scandale de La Rue dans les années 30 et plus récemment les ennuis de l’étiquette du millésime 1993 du Château Mouton Rothschild. Il y a comme une odeur de souffre.  Regardeur, on s’attend à être mis dans une position difficile, proche de celle du voyeur — concupiscence de l’homme prédateur.

img-le-roi-des-chats.1222205505.jpg La force de l’exposition de la fondation Pierre Gianadda à Martigny  est de nous faire prendre assez de distance avec cette perception convenue, sans cependant la faire oublier ou l’occulter, pour accéder à l’œuvre dans sa diversité et sa complexité. L’accrochage chronologique des peintures autour de l’agora, puis un peu à part les gravures et les dessins  (dont les encres de chine de « Mitsou ») nous font approcher  le mouvement de création de Balthus. Enfin une vidéo intime et sincère nous permet de deviner un homme sensible et exigeant ; peintre exactement et seulement, peintre jusqu’aux derniers instants.

Au début il y a donc un chat, Mitsou, puis très vite un chagrin et la découverte des vertus rédemptrices de l’expression. Pas de phrases, mais déjà des images. Histoire racontée  en noir sur blanc au-delàimg_0929-2.1221505266.JPG des mots, au-delà des larmes. Puis vient le temps de l’apprentissage, l’attachement décalé pour Piero della Francesca,  et l’adolescence avec l’urgence de la recherche et de l’affirmation de soi dans un mouvement rebelle. Les critiques et historiens d’art nous dirons d’où est issue l’inspiration du thème à scandale  qui restera attaché au nom de Balthus.  Le regardeur trouve dans ce qui lui est montré bien d’autres motifs d’être ému, intéressé, séduit par l’oeuvre de Batlhus. Mon catalogue privé contiendrait sûrement le portait de Pierre Matisse (ne pas manquer la chaussette) ou Colette de profil, le paysage de Monte Calvello (légèrement sensuel) et certaines compositions comme Le rêve (onirique, bien sûr) et l’Étude pour la montagne (sereine dans un goût naïf).  Je me demanderai longtemps qui du peintre ou du regardeur a le regard coupable en voyant Thérèse. Enfin, un long moment devant Le Passage du Commerce-Saint-André ne parvient pas à épuiser les contes qui pourraient naître de l’animation des personnages, même sans savoir le poids historique du lieu.

Au fil de l’exposition le regard porté sur l’œuvre de Balthus se déplace. La provocation cède la place aux questions que peut susciter une œuvre qui ne sera jamais seulement esthétique (la Leçon de guitare ne le permettrait pas, c’est  d’ailleurs une absente de marque de l’exposition). Balthus ne donne aucune réponse, ni de piste. Pas de commentaire. Il peint. On quitte l’exposition avec le sentiment d’avoir approché l’homme. Le parfum de scandale s’est atténué, mais il reste quelque chose d’indicible que Balthus n’a peut être jamais cessé de chercher. Quelque chose d’insaisissable et de familier comme les chats dont il se voyait être le roi. Pourtant Rilke l’avait mis en garde : « il n’y a pas de chat »

Site de la fondation Balthus [ici] et celui de la fondation Pierre Gianadda []
Illustration : (1) vignette noir et blanc du Roi des chats de Balthus (cliquer sur l’image), (2) Mitsou retrouvé, photo L.S., Sainte Suzanne, juin 2008

L’exposition Balthus se poursuit jusqu’au 23 novembre 2008



Catégories :art moderne, regardeur

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