La physique des phrases

2128504917_59c04b62b1.1219866495.jpg Prendre la décision au bon moment. Ni trop tôt, ni trop tard, mais à cet instant précis qui seul peut l’accueillir et la lancer vers son accomplissement. Il faut, pour y parvenir, une grande attention, une grande rigueur et de la détermination. Il faut s’y tenir. Pour ce livre, c’est à 8:07 précisément que la mécanique se met en branle. C’est à 8:07 exactement que le train s’élance sur ses rails et Jean Deichel se lance à corps perdu dans un monde ineffable qui naît en même temps que se défont au plus profond de lui-même les contraintes qui le retenaient. Probablement faudrait-il entreprendre la lecture avec la même détermination, le même abandon. La sensibilité libérée. Ouvrir le livre à 8:07, un jour sans nuage, avec cette énergie magique des matins de départ en randonnée : le monde s’ouvre, l’avenir est aussi généreux que la journée qui s’annonce mais bien plus incertain. Derrière nous, laisser notre ordinaire. Lire ce roman en oubliant tous les romans qui le nourrissent comme toutes les vies qui nous ont façonné. Se laisser porter par le courant des mots et des phrases, le visage légèrement effleuré par la brise des pages que l’on tourne. Accepter l’expérience d’une autre matérialité, celle du texte pour ce qu’il est avant ce qu’il dit.

Au fil de la lecture l’auteur, les phrases et le lecteur se reconnaissent, se rejoignent, se créent ensembles. Il m’arrive de lire et sur la lancée d’une phrase de poursuivre ma propre trajectoire, un moment, puis de revenir en arrière. Reprendre le fil. Cette fois cela m’importe peu. Je vais, je viens, je vérifie que le livre est toujours entre mes mains ; je ne perds pas de vue son cheminement, mais je garde la liberté du mien. Jean est-il « devenu fou en Allemagne », je revois une église à Mayence, une ville que je n’ai pas connue mais que j’ai pourtant habitée. Je suis né en Allemagne. Trou noir géographique vers lequel revient toujours l’effort de mémoire, comme vers celui anatomique dont je suis issu. Je ne me souviens de rien. Le vide. Des dangers du vertige « ce sont les phrases qui me sauvent ».  Les mots, les phrases, les histoires mille fois racontées pour créer la mémoire. Des textes écrits pour tenir à distance ce qui pourrait surgir de ces lieux que l’on a oubliés, en les recherchant pourtant. Pourquoi à l’insipide « je suis né », ne pas substituer l’incipit « je suis devenu fou ». Une vie folle, c’est tellement plus léger.

Ce roman, c’est d’abord un livre. Cet objet physique qui accueille les phrases et, si les conditions s’y prêtent, fait naître des textes. De leur lecture surgit l’histoire qui est toujours autre chose que ce que l’on raconte. Ces choses fragiles et complexes qui n’appartiennent ni à l’auteur, ni au lecteur, leur deux géniteurs, mais répondent à leurs propres lois que l’on est toujours surpris de n’avoir pas comprises. Les critiques peuvent bien s’épuiser, rivaliser de finesse et d’érudition, le livre leur échappera et celui-ci singulièrement. Chaque lecture ouvre la possibilité d’une nouvelle révolution, un nouveau cercle concentrique aux précédents. Sans contact.

haenel-cercle.1219938167.JPG« Lorsqu’on écrit une phrase d’un livre, toutes les phrases de ce livre se mettent à vibrer. Celles qui sont déjà écrites aussi bien que celles qui vont s’écrire. Elles se déplacent, s’ajustent. C’est imperceptible. Au moment d’écrire une phrase, cette phrase vous est donnée par les autres phrases du livre: en se mettant à exister, elle modifie par sa seule existence l’ensemble des phrases, qui toutes se mettent à changer, tout en restant les mêmes »

Yannick Haenel maîtrise avec virtuosité cette physique des phrases, ou plutôt il sait accompagner pour en tirer le meilleur parti les phénomènes rebelles à toute contrainte. Il fait aussi usage de  quelques effets typographiques, de dessins ou de photos, mais ces expériences restent modestes. On est loin de l’audace de Danielewski ; comme j’aimerais la poésie du premier inscrite dans la matière du second. Ce sera un autre livre, une autre expérience. Celle-ci se termine avec un sentiment de fatigue et d’accomplissement, comme au retour d’un grand voyage. Au bout de la lecture, alors que Jean jette son manteau comme on jette l’éponge ou on change de peau, au bout des dernières lignes d’écriture qui se substituent à la typographie, avant que d’autres phrases ne surgissent, je repose le livre et m’étire un peu. Songeur, je tarde à quitter la compagnie de Jean Deichel. Pourtant, il faut sortir de la torpeur du lecteur, revenir au monde :  « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie ».

Yannick Haenel , Cercle , Gallimard 2007 (citations pages 296, 328, 404 et 489)
Ecouter la chronique de Frédéric
Interview de Yannick Haenel sur YouTube
Illustration en tête de page : catimini, envol de sansonnets.



Catégories :lecteur

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